Bruits et couleurs de la nuit

Fruit tree by night

C’était l’une de ces chaudes soirées d’été. Sûrement l’une de celles un peu trop arrosées. Jim, 21 ans, cheveux noirs, un grand gaillard assez mystérieux était en train de rentrer chez lui. Il devait être minuit. Ou peut-être une heure. Ou bien deux…

Dans son esprit vacillait encore ces lumières de la ville, endiablées. Du rouge, du jaune, des couleurs chaudes, des tâches, des traits… des traits verts, puis bleus… des ombres, grandes, gigantesques et sombres dansant le long des murs… mais il ne savait même plus vraiment à quoi elles ressemblaient… par moment, il avait des flashs dans sa tête, des fractions de seconde, mais un instant plus tard, tout avait disparu !

Il s’était assis sur le banc de l’arrêt de bus. Il était seul. À cet endroit de la ville, c’était calme. Et pourtant dans sa tête, c’était une véritable cacophonie, un vacarme assourdissant ! Des sons sourds… de temps à autre, une note stridente, des bruits de cris, et… c’était insupportable !

Il prit sa tête entre ses mains pour essayer de se concentrer, de tenter d’oublier ce coup de massue à l’arrière de son crâne, mais à ce moment, le bus arriva. Il était vide. Jim rentra dedans. Il demanda au conducteur, dans un dernier souffle, de s’arrêter à l’arrêt Les Prés. Le chauffeur passa sa main devant son nez, comme si l’haleine alcoolisée de Jim le dérangeait, et acquiesça. Jim s’assit dans le fond. Puis… rien… noir… puis… une voix grave : « Monsieur ! On est aux Prés. »

Il cligna des yeux, à plusieurs reprises, tentant de sortir de cet état de somnolence, de reprendre ses esprits. « Oh… oui… le bus… » Sa bouche était pâteuse. Il avait soif. Il se leva. « Merci ! » Et descendit du bus. L’arrêt était à deux minutes à pied de sa maison.

Arrivé devant sa porte, il enfonça sa clef dans la serrure. Enfin chez lui ! Il enleva sa veste et la jeta sur le canapé, puis il commença à monter l’escalier pour se rendre dans sa chambre. Il n’avait qu’une envie : dormir. L’état d’engourdissement de ces membres était un peu plus présent à chaque instant. Désormais, il sentait à peine ses pieds et ses mains…

C’est alors qu’il entendit un bruit étrange. Dans le flou de son esprit, il chercha… mais non… cela ne ressemblait à rien qu’il ne connaissait. Quoi que… Si… Il avait déjà entendu ce son quelque part… mais où ? Il avait beau chercher, il ne trouvait pas… le temps lui paraissait long, très long… les minutes devenaient des heures… en réalité, seulement quelques secondes s’étaient écoulées depuis le début de sa réflexion… Le bruit recommença. Il eut alors un flash : un coup de feu ! Oui ! C’était un coup de feu ! Il rassembla ses dernières forces pour atteindre le porche de sa maison, afin d’examiner de plus près ce bruit qui avait perturbé le calme de la nuit. Il scruta dans le lointain. Rien. Seulement ces feux multicolores qui dansaient devant lui. Il leva les yeux vers le ciel. C’était une nuit sans lune, il ne pouvait rien voir !

Il se demanda alors qui pouvait bien tirer un coup de feu dans ce trou perdu ! C’était loin de la ville et d’ordinaire, il ne s’y passait que peu de chose… Le calme était revenu. Seuls les habituels bruits de la nuit restaient. Il s’interrogeait alors : avait-il rêvé ? Ce coup de feu, simple impression de son imagination ? Nul ne le sait… Jim s’était à nouveau endormi, sur le porche de sa maison…

L’homme au bonnet

L'homme au bonnet

Cela faisait environ un quart d’heure que j’étais assis sur ce banc. Comme à mon habitude, je regardais les passants en griffonnant de temps à un autre sur un petit carnet à la couverture noire. Parfois, je tournais légèrement la tête vers la gauche pour vérifier que mon bonnet était toujours posé à côté de moi et que mes gants noirs trônaient toujours au-dessus de lui.

Aujourd’hui, je m’étais installé face à un immeuble. La rue était plutôt passante. Nombre de voitures l’empruntaient, dont notamment ces fameux taxis noirs. J’avais fait le croquis de l’un d’entre eux.

Il y avait trop de neige pour que les gens sortent de chez eux. Mais les hommes d’affaires étaient tout de même au rendez-vous. Ils portaient pour la plupart des costumes noirs, une chemise blanche et une cravate noire au nœud bien ajusté. Ils marchaient avec une grande fierté. Certains portaient un parapluie noir sous le bras.

Un arrêt de bus se situait sur la droite de mon champ de vision. Un homme avec un béret noir s’y tenait debout. Il lisait un journal au travers de ses lunettes de soleil. À gauche, au coin de la rue, se trouvait un pub. Le ciel était blanc. Il allait sûrement neiger à nouveau.

Tout à coup, un homme descendit de l’immeuble en courant. Il retint un sanglot, puis s’effondra sur ses genoux. Sa chemise blanche et ses mains étaient tachées de sang. Il prit sa tête entre ses mains et commença à pleurer. Ses larmes tachées de sang teignaient la neige d’une couleur rougeâtre qui contrastait avec les couleurs monochromes de la ville.

Personne ne réagissait. Les passants continuaient leur route sans lui prêter attention. C’était étrange. Cet homme n’était pas vraiment le genre d’homme qui pleure. Je n’aurais pas cru cela de lui. D’ordinaire, il ressemblait à ces passants. Froid et avec un orgueil démesuré, trop fier pour être vrai…

On entendit des éclats de voix venant du pub. Sûrement une bagarre qui venait d’éclater…

Il fallait finir la mission. Je rangeai le carnet dans la poche droite de mon blouson. Je me saisis des gants, puis les plaçai dans une même poche. Je posai mon bonnet sur ma tête, puis tirai la fermeture éclair du blouson.

Je me levai, puis jetai un regard à l’arrêt de bus. L’homme au béret était toujours là. Il fumait  un cigare.

Je lui tournai le dos pour me diriger vers le passage piéton et traverser la rue. Je m’approchai de l’homme agenouillé sur le sol et m’accroupis auprès de lui, sans un mot.

Je posais ma main droite sur son dos, tout en glissant ma main gauche dans la poche de mon blouson. Là, se trouvait un couteau. Sa lame était d’une fraîcheur glaciale, mais rassurante. Je regardai les grands yeux noirs de l’homme. Ils brillaient, comme s’il me suppliait. Il avait compris.

J’hésitai un instant. Je jetai un regard sur la droite. L’homme de l’arrêt de bus me fit signe et me rappela à mon devoir. Je ramenai ma main gauche de la lame sur le manche avant de sortir le couteau de ma poche. Mes doigts s’étaient crispés sur le manche. Je fermai mes yeux en enfonçant la lame dans la poitrine de l’homme, n’osant affronter ce que je venais de faire.

Lorsque j’eus fini, je me relevai, puis partis en tournant le dos à l’homme de l’arrêt de bus. Mon œil droit s’humidifia, puis une larme coula. Elle longea l’aile droite de mon nez avant d’arriver à la commissure de mes lèvres. Je sentis alors sa saveur salée. Elle avait un goût particulier.

Randonnée en montagne

Journée orageuse

Eléa s’était réveillé de bonne humeur ce matin : ses pieds dépassaient du drap et le soleil était venu poser quelques-uns de ses doux rayons dessus. Elle avait ouvert les yeux sur la photo de sa table de chevet : ses parents, sa sœur et elle lors de leurs dernières vacances au Maghreb (son père en était originaire). Après quelques étirements, elle enfila un sweat gris chiné puis descendit prendre son petit-déjeuner.

Elle commença par mettre la bouilloire sur le feu pour chauffer de l’eau, puis des tartines dans le grille-pain. Elle sortit la bouteille de jus d’orange du frigo, s’en servit un verre et regarda par la fenêtre en le buvant.

Des oiseaux jouaient dans la coupelle d’eau qu’elle avait laissée à leur disposition. Le soleil éclairait les sommets des Pyrénées qu’elle apercevait.

Elle se perdit dans ses pensées et fut interrompue par le sifflement de la bouilloire. Le pain était grillé. Elle s’assit, étala une fine couche de beurre demi-sel dessus et de la confiture de fraises sa grand-mère. Elle versa de l’eau bouillante dans son mug où un sachet de thé reposait paisiblement, puis commença à manger.

Après son petit-déjeuner, elle se rendit à la salle de bains. Elle commença par coiffer ses cheveux mi-longs légèrement ondulés. Leur couleur naturelle était magnifique : ils étaient châtains clairs, mais des mèches blondes se dispersaient par-ci par-là dans sa chevelure. Elle contempla ses grands yeux bruns et son bronzage dans le miroir au-dessus du lavabo. Elle finit sa toilette, puis redescendit au rez-de-chaussée de son chalet après avoir revêtu un short beige et un t-shirt de style surf bleu.

Elle avait décidé d’aller randonner aujourd’hui et demain. Elle connaissait un endroit où elle pourrait passer la nuit : le refuge  de Larry se situait à environ 25 km au sud de Laruns. Elle enfila ses chaussures de randonnée, se saisit de son sac à dos, dans lequel était présents tout ce dont elle avait besoin. Elle y ajouta juste de quoi pique-niquer et de quoi boire.

Elle quitta son chalet vers 9 h du matin et marcha pendant plusieurs heures. Vers midi Eléa trouva un tronc d’arbre renversé sur lequel s’asseoir pour manger. La matinée avait était agréable, le mardi matin, il n’y a pas grand monde sur les routes, surtout dans ce coin pommé… Elle marchait en forêt, ainsi les arbres la protégeaient du soleil et de la chaleur.

Elle reprit sa route après une grosse demie-heure de pause. Elle avait l’habitude de marcher et de se faufiler un peu partout : elle était mince, n’était pas très grande, mais avait un physique athlétique. Au fur et à mesure de l’après-midi, la chaleur augmenta, mais l’humidité aussi.

Vers la fin d’après-midi, des nuages noirs commencèrent à recouvrir le ciel. Heureusement, Eléa n’était désormais plus très loin du refuge. Le vent commença à monter en sifflant dans les arbres. Eléa pressa le pas. Il commençait à pleuvoir et le tonnerre se faisait parfois entendre.

Lorsqu’elle arriva au refuge, des éclairs commençaient à jaillir d’on ne sait où et la pluie s’abattait à grosses gouttes. Elle courut se réfugier à l’intérieur.

Elle s’assit en boule sur un lit en pressant ses genoux contre elle. Par la petite fenêtre qui éclairait le refuge, elle voyait un ciel noir zébré d’éclairs. Le tonnerre retentissait, le vent hurlait sa complainte funèbre et la pluie griffait la vitre. Elle n’eut même pas le courage d’allumer du feu pour se réchauffer et se sécher. Elle ne souhaitait juste une chose : que ce vacarme infernal cesse !

Journée orageuse
Journée orageuse

Nouvelle à chute

Pavés anciens du nord de la France, près de Lille (Lesquin)
Pavés anciens du nord de la France, près de Lille (Lesquin)

Jean était un garçon d’une petite dizaine d’années. Il avait les cheveux châtains et des yeux bruns. De taille normale, il était plutôt mince pour son âge. Il habitait à Gruson, et dans son quartier, la plupart des personnes le connaissaient. Il était passionné de cyclisme. Plus tard, il rêvait de devenir coureur cycliste. Plusieurs fois par semaine, il enfourchait son vélo et allait se promener. Il pouvait s’en aller seul ; ses parents avaient confiance en lui. Il aimait bien longer la Marque ou aller jusqu’à Bouvines, Cysoing ou Sainghin-en-Mélantois. Quand ses parents l’accompagnaient, le dimanche, ils allaient jusqu’à Lesquin, à l’aéroport, regarder les avions s’envoler… Tous les ans, il allait voir le Paris-Roubaix. Le Carrefour de l’Arbre, aussi appelé Pavé de Luchin, c’est comme ça que s’appelait le secteur de course pavé qui passait près de chez lui. C’était l’un des passages les plus difficiles du Paris-Roubaix mesurant 2100 m, classée cinq étoiles. En anecdote, c’était le lieu central de la bataille de Bouvines.

« Un clochard s’est encore installé sous le pont de la rue du Maréchal Leclerc (au-dessus de la Marque)… Je peux l’observer depuis ma fenêtre. Il doit bien avoir la moitié de mon âge, je dirais qu’il a la quarantaine… Ses cheveux noirs hirsutes ont l’aspect vieilli… Son teint est hâlé, son visage est amical et souriant et ses yeux sont ceux d’une personne ayant eu une vie difficile… Il est grand et paraît costaud… Aujourd’hui, c’était jour de marché. Du coup, je me suis levée à 7h00 du matin… J’ai déjeuné une tranche de pain avec de la confiture, le tout trempé dans ma tasse de café… un pur délice ! Au marché, j’ai acheté un bifteck de cheval chez le boucher, des fruits chez le primeur et du maroilles et du beurre chez la fermière. En revenant, je suis passée à la boulangerie et j’ai acheté un bouleau. En rentrant, j’ai cueilli une salade du jardin et quelques brins de ciboulette. Pour le midi, je me suis préparé le bifteck de cheval avec de frites et de la salade. J’ai occupé mon après-midi en me tricotant une paire de bas vert bouteille… »

Comme tous les garçons de son âge, Jean allait à l’école. Mais, il avait quand même son mercredi après-midi et son samedi matin de libre. C’était à ces moments-là qu’il allait se promener. Il en profitait aussi, parfois, pour jouer au football avec ses amis. Quand il pleuvait, il dessinait ou bricolait avec son père. Mais les autres jours de la semaine, dès qu’il rentrait, il prenait un goûter (une tartine de pain beurrée saupoudrée de copeaux de chocolat et un verre de lait) et sa mère lui rappelait qu’il fallait faire ses devoirs… Jean était un bon élève, mais n’aimait pas tellement l’école ; il préférait s’amuser… Il aimait bien jouer avec son chien, Eldiablo, un cocker zibeline. Il avait deux ans et s’appelait Eldiablo parce qu’il était tout fou…

« J’ai apporté quelques biscuits et une bouteille d’eau au clochard. On a discuté et il m’a dit qu’il s’appelle Serge. Il est aimable et poli, un bon bougre quoi… Françoise m’a invité pour le café, j’y suis allée et je lui ai offert un bouquet de roses de mon jardin (elles sont belles en cette saison, j’en ai mis des rouges, des roses et des blanches)… On a mangé une tarte aux pommes et des cerises au kirsch (délicieux…). Elle m’a montré le modèle d’un pull en jacquard qu’elle réalise pour son mari (marron avec des losanges multicolores) et l’on a regardé des photos du petit dernier de sa famille, le 6e enfant du fils de la fille de la mère de sa belle-sœur. Il est beau, mignon, ressemble à sa mère, mais a les mêmes oreilles et le même nez que son père. »

Ce jour-là, Jean s’en souvint longtemps. C’était le jour du Paris-Roubaix. Les cyclistes devaient arriver. C’était l’euphorie. Les personnes du dernier rang poussèrent celles qui étaient devant pour voir leur « héros » et à un moment la barrière céda. Jean était au premier rang pour pouvoir voir ce qui se passait. Ses parents l’avaient laissé seul. À cause de son petit gabarit, il se retrouva rapidement sur la route, seul, démuni… Les gens crièrent de plus en plus fort, tout le monde avait les yeux rivés sur les cyclistes qui arrivaient, personne n’avait remarqué le drame qui allait se produire… À un moment, Jean sentit qu’il était soulevé du sol, empoigné à son épaule… Il fut reposé sur le sol, derrière les barrières. Il était tellement bouleversé qu’il n’eut même pas l’idée de regarder qui l’avait sauvé. Personne n’avait vu le sauveur, tous regardaient les cyclistes…

« Aujourd’hui, c’est le Paris-Roubaix. Les petits-enfants sont venu manger le clafoutis aux cerises que leur grand-mère a préparé. Ils sont partis voir la course. Moi, je n’ai pas eu tellement envie de sortir. J’ai pu observer ce qui se passait depuis ma fenêtre. À un moment, j’ai pu voir que les personnes derrières commençaient à pousser celles devant, la barrière a cédé et un jeune garçon s’est retrouvé sur la route, personne ne l’a remarqué. C’est à ce moment que Serge est sorti de nulle part et qu’il a tiré ce garçon par l’épaule. Personne ne l’a vu à part moi… Quand les petits-enfants sont revenus, je ne leur ai rien raconté. C’est mon secret et personne ne le saura. C’est malheureux que les gens ne se rendent jamais comptes des exploits de certaines personnes… »

Pour les fans du Paris-Roubaix ou ceux qui sont intéressés, j’ai un tableau dans Pinterest sur le sujet.