Nouvelle à chute

Pavés anciens du nord de la France, près de Lille (Lesquin)
Pavés anciens du nord de la France, près de Lille (Lesquin)

Jean était un garçon d’une petite dizaine d’années. Il avait les cheveux châtains et des yeux bruns. De taille normale, il était plutôt mince pour son âge. Il habitait à Gruson, et dans son quartier, la plupart des personnes le connaissaient. Il était passionné de cyclisme. Plus tard, il rêvait de devenir coureur cycliste. Plusieurs fois par semaine, il enfourchait son vélo et allait se promener. Il pouvait s’en aller seul ; ses parents avaient confiance en lui. Il aimait bien longer la Marque ou aller jusqu’à Bouvines, Cysoing ou Sainghin-en-Mélantois. Quand ses parents l’accompagnaient, le dimanche, ils allaient jusqu’à Lesquin, à l’aéroport, regarder les avions s’envoler… Tous les ans, il allait voir le Paris-Roubaix. Le Carrefour de l’Arbre, aussi appelé Pavé de Luchin, c’est comme ça que s’appelait le secteur de course pavé qui passait près de chez lui. C’était l’un des passages les plus difficiles du Paris-Roubaix mesurant 2100 m, classée cinq étoiles. En anecdote, c’était le lieu central de la bataille de Bouvines.

« Un clochard s’est encore installé sous le pont de la rue du Maréchal Leclerc (au-dessus de la Marque)… Je peux l’observer depuis ma fenêtre. Il doit bien avoir la moitié de mon âge, je dirais qu’il a la quarantaine… Ses cheveux noirs hirsutes ont l’aspect vieilli… Son teint est hâlé, son visage est amical et souriant et ses yeux sont ceux d’une personne ayant eu une vie difficile… Il est grand et paraît costaud… Aujourd’hui, c’était jour de marché. Du coup, je me suis levée à 7h00 du matin… J’ai déjeuné une tranche de pain avec de la confiture, le tout trempé dans ma tasse de café… un pur délice ! Au marché, j’ai acheté un bifteck de cheval chez le boucher, des fruits chez le primeur et du maroilles et du beurre chez la fermière. En revenant, je suis passée à la boulangerie et j’ai acheté un bouleau. En rentrant, j’ai cueilli une salade du jardin et quelques brins de ciboulette. Pour le midi, je me suis préparé le bifteck de cheval avec de frites et de la salade. J’ai occupé mon après-midi en me tricotant une paire de bas vert bouteille… »

Comme tous les garçons de son âge, Jean allait à l’école. Mais, il avait quand même son mercredi après-midi et son samedi matin de libre. C’était à ces moments-là qu’il allait se promener. Il en profitait aussi, parfois, pour jouer au football avec ses amis. Quand il pleuvait, il dessinait ou bricolait avec son père. Mais les autres jours de la semaine, dès qu’il rentrait, il prenait un goûter (une tartine de pain beurrée saupoudrée de copeaux de chocolat et un verre de lait) et sa mère lui rappelait qu’il fallait faire ses devoirs… Jean était un bon élève, mais n’aimait pas tellement l’école ; il préférait s’amuser… Il aimait bien jouer avec son chien, Eldiablo, un cocker zibeline. Il avait deux ans et s’appelait Eldiablo parce qu’il était tout fou…

« J’ai apporté quelques biscuits et une bouteille d’eau au clochard. On a discuté et il m’a dit qu’il s’appelle Serge. Il est aimable et poli, un bon bougre quoi… Françoise m’a invité pour le café, j’y suis allée et je lui ai offert un bouquet de roses de mon jardin (elles sont belles en cette saison, j’en ai mis des rouges, des roses et des blanches)… On a mangé une tarte aux pommes et des cerises au kirsch (délicieux…). Elle m’a montré le modèle d’un pull en jacquard qu’elle réalise pour son mari (marron avec des losanges multicolores) et l’on a regardé des photos du petit dernier de sa famille, le 6e enfant du fils de la fille de la mère de sa belle-sœur. Il est beau, mignon, ressemble à sa mère, mais a les mêmes oreilles et le même nez que son père. »

Ce jour-là, Jean s’en souvint longtemps. C’était le jour du Paris-Roubaix. Les cyclistes devaient arriver. C’était l’euphorie. Les personnes du dernier rang poussèrent celles qui étaient devant pour voir leur « héros » et à un moment la barrière céda. Jean était au premier rang pour pouvoir voir ce qui se passait. Ses parents l’avaient laissé seul. À cause de son petit gabarit, il se retrouva rapidement sur la route, seul, démuni… Les gens crièrent de plus en plus fort, tout le monde avait les yeux rivés sur les cyclistes qui arrivaient, personne n’avait remarqué le drame qui allait se produire… À un moment, Jean sentit qu’il était soulevé du sol, empoigné à son épaule… Il fut reposé sur le sol, derrière les barrières. Il était tellement bouleversé qu’il n’eut même pas l’idée de regarder qui l’avait sauvé. Personne n’avait vu le sauveur, tous regardaient les cyclistes…

« Aujourd’hui, c’est le Paris-Roubaix. Les petits-enfants sont venu manger le clafoutis aux cerises que leur grand-mère a préparé. Ils sont partis voir la course. Moi, je n’ai pas eu tellement envie de sortir. J’ai pu observer ce qui se passait depuis ma fenêtre. À un moment, j’ai pu voir que les personnes derrières commençaient à pousser celles devant, la barrière a cédé et un jeune garçon s’est retrouvé sur la route, personne ne l’a remarqué. C’est à ce moment que Serge est sorti de nulle part et qu’il a tiré ce garçon par l’épaule. Personne ne l’a vu à part moi… Quand les petits-enfants sont revenus, je ne leur ai rien raconté. C’est mon secret et personne ne le saura. C’est malheureux que les gens ne se rendent jamais comptes des exploits de certaines personnes… »

Pour les fans du Paris-Roubaix ou ceux qui sont intéressés, j’ai un tableau dans Pinterest sur le sujet.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *